13.07.2007

"Les Echos" : un nouveau canard enchaîné ?

L'Oryctérope aime bien "Les Echos".

Il admire le modèle économique réussi de ce journal, et en apprécie la qualité d'analyse, deux facteurs qui en ont fait, à juste titre, le premier quotidien économique français.

En lisant l'analyse de Paul Fabra, dans le journal du 6 juillet, l'Oryctérope se pose des questions. Loin de contester la qualité rédactionnelle de Paul Fabra, éditorialiste dont la plume sinueuse mais précise et intelligente ne peut être accusée de "simplisme économique", l'Oryctérope conteste vivement le mécanisme qui conduit l'ensemble du personnel de ce quotidien à s'élever contre le probable rachat de leur entreprise par Bernard Arnault.

Premier argument régulièrement soulevé contre le rachat d'un journal économique ou d'opinion: la presse n'est pas une marchandise comme les autres ! Il ne faut pas considérer ce secteur, dans la mesure où il traîte de la liberté de penser et de critiquer, comme un vulgaire supermarché. Dont acte. Les mesures prises en ce sens pour préserver l'intégrité du journalisme sont réelles, la clause de conscience en étant la forme la plus exacerbée.

Nombre de quotidiens, d'hebdomadaires, ont été ou sont sous la coupelle d'intérêts économiques individuels. François Pinault a acheté en son temps, "Le Point". Pour autant, ce magazine n'a pas fait preuve, lors du houleux combat sur Gucci à la fin des années 90, d'un tropisme en faveur du propriétaire d'Artémis. Il est vrai que Bernard Arnault ne s'encombre pas des mêmes précautions de séparation de ses intérêts privés et des actifs de son groupe (LVMH), n'hésitant pas à puiser dans ce dernier les ressources humaines pour créer ses jouets patrimoniaux ("Zebank", Net-économie, etc...).

"Les Echos" appartient depuis de nombreuses années au groupe britannique Pearson: il est étonnant de lire Philippe AUBERGER, membre du comité monétaire du conseil de la Banque de France, affirmer de manière péremptoire qu' "il est certain que la disparition possible d'une partie des publications[françaises, ndlr] risque de reduire encore le lectorat et surtout d'accroître l'influence de la presse anglo-saxonne, qui n'attend que cela et serait trop heureuse d'étendre son influence sur nos grands acteurs économiques". Ah, monsieur Auberger, si la presse étrangère nous amenait à remettre en cause l'opulence du conseil général de la Banque de France, par ces temps de décision monétaire européenne, l'Oryctérope n'en serait pas marri !

Un journal économique n'est donc pas un bien comme les autres. Fort bien. Nous revoilà sur les pentes chauvines de l'exception culturelle française, portant aux nues, en son temps, Canal + (qu'on me montre en quoi Canal + contribue, autrement que par les financements dédiés au cinéma qui lui sont imposés, à une quelconque culture française ?).

L'objectif d'un journal d'opinion est de satisfaire son lectorat, apte au jugement et à l'appréciation de l'existence de l'équité des écrits journalistiques, à lui fournir une analyse dont les lecteurs sont seuls juges, dans le temps, de la validité et de la pertinence, et d'apporter une rentabilité suffisante aux actionnaires qui assument indirectement le risque rédactionnel et directement le risque capitalistique.

C'est ainsi que les actuels actionnaires de "Libération", qu'on ne peut soupçonner de gauchisme forcené, ne se sont pas opposés au "virage à gauche" de ce quotidien, qui bat de l'aile mais garde toute sa place dans le journalisme d'opinion en France.

L'équité journalistique est issue des équilibres en présence et non d'un utopique cantonnement du directeur de la publication et de ses équipes.

La dépendance des "Echos" au sein du groupe Pearson a-t-elle inhibé la force rédactionnelle du quotidien ? Est-ce le cas pour "La Tribune", sauvée par les actionnaires qui l'ont rachetée alors qu'elle frisait le dépôt de bilan et qui ont pris le risque capitalistique de remettre en piste ce quotidien ? Sa présence sur le marché de la presse est-elle sujette aux fourches caudines de son actionnaire principal ? Vaut-il mieux avoir un journal dont le capital est détenu par un groupe économique puissant, présentant selon les dires de Paul Fabra le risque d'interventionnisme rédactionnel direct ou indirect, ou au contraire que "Les Echos" soit filiale d'un groupe de presse ou de communication, avec un risque bien plus fort encore d'intrusion politique ?

Quelle solution proposez-vous concrètement, Paul Fabra, pour le groupe Pearson, qui souhaite extérioriser son investissement ? L'empêcher de vendre ?! Une société des lecteurs ? Le contrôle par l'état ou les collectivités locales ? La seule publicité ?

Paul Fabra écrit que la clef d'un "journalisme libre et épris de vérité réside dans le bonheur de chacun des journalistes à travailler". L'Oryctérope comprend donc que sous l'aulne de Bernard Arnault, les journalistes des "Echos" seraient asservis, enchaînés, loin d'un idéal bonheur rédactionnel.

Après le "Tout Sauf Sarkozy", voici donc le "Tout Sauf Sephora", qui risque bien de paraître, ne vous en déplaise, Paul Fabra, comme une lutte d'une certaine intelligentsia parisienne contre la réalité et les évolutions du monde économique présent. A sous-estimer le rôle de décideur in fine du lectorat, vous omettez que pour un journal comme pour toute autre marchandise, faute de clients, vous n'aurez plus à vous élever contre tel ou tel actionnaire.

Foi d'Oryctérope, l'autoritarisme intellectuel n'est pas là où l'attend.

Addendum du 12/07/2007: Le groupe Fimalac, de Marc Ladreit de Lacharrière, lance une offre ferme (seule condition suspensive: l'approbation de cette offre à la majorité de 55% par l'AG des journalistes) en vue du rachat du quotidien. L'opération a du sens pour les deux parties: pour Fimalac, compléter un pôle Informationsdéjà substantiel: Algorithmics et Fitch IBCA) et pour "Les Echos" d'avoir un actionnaire de référence stable et solide. Ceci n'enlève rien aux réflexions initiales de l'oryctérope sur l'offre de LVMH. Des esprits retords pourraient même mettre en cause l'indépendance future du journal par rapport aux activités d'Algorithmics, société spécialisée dans la gestion quantitative et opérationnelle des risques financiers et donc prestataire de nombreuses banques et établissements financiers. Mais cela ne posera aucun problème à l'équipe rédactionnelle des Echos, puisque le chevalier blanc est celui d'une opinion commune, celle des journalistes et non celle de l'actionnaire. Pas plus que le souvenir que Fimalac avait cédé en son temps son pôle magazine (Valeurs Actuelles, Le Journal des Finances) à Dassault  ... au motif d'absence de synergies avec Fitch.

Paul Fabra justifiait par la quête du bonheur son rejet de rejoindre le groupe LVMH; Bossuet a écrit, en son temps: " l'opinion dispose de tout; elle fait la beauté, la justice et le bonheur, qui est le tout du monde". Parions que vous ayez raison, Monsieur Fabra.